Le FIFO a accueilli plus de 70 invités cette année, des diffuseurs, distributeurs, réalisateurs, producteurs… venus de toute l’Océanie. Des discussions étaient organisées toute la semaine et elles se sont terminées par la première journée des assises de l’audiovisuel, organisé par le gouvernement, qui se poursuivent cette semaine.
Ils étaient nombreux à avoir fait le déplacement de toute l’Océanie et d’Europe. 70 professionnels du secteur de l’audiovisuel étaient présents sur la 21e édition du FIFO. Comme chaque année, un programme avait été concocté spécifiquement pour eux : petit-déjeuner pro, échanges, tables rondes, débats… Et dès le premier jour, des annonces ont été faites. Lors de la première table ronde sur les choix politiques pour aujourd’hui et pour demain dans le secteur audiovisuel en Océanie, Véronique Roger-Lacan, ambassadrice représentante permanente de la France auprès de la communauté du Pacifique (CPS) a annoncé la volonté commune polynésienne, calédonienne, wallisienne et française de pousser la CPS à créer un fonds de soutien à l’audiovisuel pour l’Océanie. Un projet salué par Wallès Kotra, cofondateur du FIFO : «C’est notre combat depuis le début : donner les moyens pour produire du contenu. Ce projet va être compliqué car tout ce qui concerne l’Océanie est compliqué mais il faut y réfléchir et avancer.Il porte l’espoir que même les plus petits pays puissent donner leur parole. Il ne suffit pas de montrer les choses avec des documentaires, il faut débattre et s’engager. On est trop petit pour rester chacun chez soi. Il faut s’engager pour le bien de nos petites îles.» C’est bien l’idée de Véronique Roger-Lacan qui précise que ce fonds de soutien permettra aux territoires de se faire entendre face aux outils américains ou autres qui déferlent. Des discussions doivent commencer dès le second semestre 2024.
L’audiovisuel et le numérique : 25% du PIB dans 10 ans
Localement, Moetai Brotherson, président du Pays et présent à cette même table ronde, a redit ses objectifs: que le secteur de l’audiovisuel et du numérique atteignent 25% du PIB d’ici dix ans. «Tout le monde me traite de fou mais ça ne me gêne pas. Google s’installe chez nous et d’autres GAFAM m’appellent, intéressés par notre territoire. Il faut embrasser les progrès technologiques et les transformer en atout plutôt que de les craindre.» Le président espère que la Polynésie française, ainsi que les pays de l’Océanie, se feront uneplace sur toutes ces plateformes. C’est également pendant cette discussion qu’un éventuel bureau de tournage a été évoqué, un Tahiti Film Office, capable de répondre à toutes les questions que se posent les sociétés internationales de tournage et de faire la promotion du territoire. De quoi contribuer au développement du secteur. Un exemple concret a été présenté lors de la dernière journée du festival qui était également la première journée des assises de l’audiovisuel, organisé par le gouvernement, les 9, 12 et 13 février. Laurent Medea, président de l’agence film Réunion a expliqué comment ce bureau, constitué en association, fonctionnait. Budget, missions, tournée découverte de l’île offerte aux professionnels régulièrement, partenariat avec le tourisme, l’accueil de tournages étrangers, le travail d’expertise avec l’accompagnement et la veille de la filière audiovisuelle, la sensibilisation du public à l’image… De quoi inspirer concrètement les professionnels et les politiques polynésiens.
Rendre l’histoire locale universelle
Cette journée d’assises organisée au FIFO et animée par la présidente de l’AFIFO, Miriama Bono, proposait deux autres débats concernant la production. Comment réussir à vendre les documentaires et la fiction aux autres territoires ? Alexandre Muller, directeur Asie Pacifique de TV5 monde et Rufus Richardson, représentant de Madman entertainment et de la plateforme Docplay, tous deux distributeurs et pour la première fois au FIFO, ont précisé le rôle incontournable de leurs fonctions. «On distribue autant que possible et on génère du revenu autant que possible.» Les films qu’ils achètent sont ensuite diffusés partout où ils réussissent à le vendre. Et pour que ça fonctionne, il faut se poser la question de l’audience: qui regarde ? «Pour faire connaître vos histoires à l’extérieur, il faut expliquer les codes. En Nouvelle-Calédonie, tout le monde connait la coutume mais moi, je ne sais pas ce que c’est ; la relation à la terre vous parait évidente, pas pour moi. Il faut regarder son histoire avec des yeux extérieurs et s’assurer qu’ellesoit compréhensible pour qu’elleait une vie à l’internationale. Ça peut très bien être une recherche d’identité très personnelle mais qui devient universelle», explique Alexandre Muller de TV5 monde.
Produire pour et par les îles
Une autre idée forte a fait l’objet d’un autre débat: produire pour et par les îles. «On ne veut rien qui parle de nous et qui ne soit pas fait avec nous», souligne Ngaire Fuata, productrice pour Sun Pix, société qui produitnotammentl’émission phare Tagata Pasifika de TVNZ. Anusha Duray, acquisitions manager for National Indigenous Television (NITV), precise qu’en Australie, il s’agissait d’une «question de vie ou de mort». «La discrimination, le racisme, la violence policière… Tout ceci venait aussi de la représentation des peuples autochtones sur les écrans. Nous avons pris cela très sérieusement.» Il n’était pas question de montrer forcément «une image positive» mais simplement d’être «authentique». Lisa Taouma, auteur, réalisatrice de films et d’émissions de télévision et productrice qui travaille pour Coconet.tv explique que la plateforme souhaitait être un village en ligne pour toutes les communautés du Pacifique, être le «Netflix polynésien». Ces partages de culture des différentes îles du Pacifique permettent de s’inspirer les uns des autres : «Notre public est affamé de ces contenus.» Le côté positif est que l’audience extérieure est également intéressée: la preuve par Anusha Duray qui explique que sa société en est à sa cinquième coproduction avec Netflix: «Nous avons des diffuseurs qui veulent du contenu indigène. Ces coproductions avec Netflix ou ABC permettent d’avoir plus d’argent et donc d’atteindre une meilleure qualité et plus d’audience. C’est très puissant!» Toutes les trois ont salué le FIFO: «Avoir un festival comme celui-ci, soutenu par les autorités, c’est incroyable. Tahiti a ouvert la voie pour créer un dialogue régional.»Les relations entre le monde anglophone et francophone se resserrent petit à petit dans le Pacifique, au rythme des éditions du festival.
Que la première journée des assises de l’audiovisuel soit organisée au FIFO estsymbolique de l’importance du festival pour la filière. «Révéler l ́Oceanie aux yeux du monde grâce aux regards d’artistes cinéastes: c’était une démarche visionnaire et un défi majeur dans une industrie en pleine expansion, inondée d’images venus d’occident. C’est aussi l’occasion de montrer le dynamisme et le rayonnement de notre pays dans ce secteur», a noté la vice-présidente Éliane Tevahitua. Ce que le responsable culturel du Haut-commissariat a également reconnu en assurant le soutien de l’État : «Nous sommes présents aux côtés des organisateurs et du pays pour rendre possible l’art du documentaire, formidable industrie culturelle essentielle pour l’humanité toute entière.» Les assises de poursuivent les 12 et 13 février à la présidence afin de mieux connaitre les besoins des professionnels et participer à ce que les images de l’Océanie se répandent à travers le monde.
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Kanēa : une nouvelle école de la créativité numérique à Tahiti
Une dernière table ronde réunissait des professionnels du développement en animation et 3D lors de la première journée des assises de l’audiovisuel. Evans Bohl, docteur en informatique 3D et enseignant, a annoncé l’ouverture prochaine de Kanēa, l’école de la créativité numérique à Tahiti. En partenariat avec le Cnam, l’école permettra à ses étudiants d’obtenir une licence dans le domaine des jeux vidéo, reconnu par l’État. Les inscriptions s’ouvrent en mars pour une rentrée en août. Pour les participants à cette discussion, il ne fait aucun doute que des opportunités existent à Tahiti pour les passionnés de jeux vidéo ou de 3D, que des passerelles existent avec le cinéma car depuis longtemps les films utilisent ces technologies et qu’il est possible de travailler pour des studios partout dans le monde depuis Tahiti. Aujourd’hui, ces métiers restent cependant confidentiels et il manque une véritable synergie avec les professionnels de l’audiovisuel. Ce qui pourrait peut-être arriver grâce à ces rencontres.