C’est une question qui s’est posée à chaque édition du FIFO ces vingt dernières années. Raconter l’autre et se raconter : quelle est la place du storytelling autochtone dans la création documentaire ? Pour en débattre, le FIFO a tenu à organiser une table ronde avec des professionnels du milieu audiovisuel.

Qui peut raconter les histoires des Océaniens ? Comment les Océaniens s’approprient-ils la narration ? Comment peuvent-ils se raconter ? Ces questions, les intervenants au FIFO et les professionnels du milieu audiovisuel se la posent depuis déjà des années. Aujourd’hui, le festival pose le débat et met les choses à plat. Pour en parler, des réalisateurs, des producteurs, des personnages de film. Ils sont d’origines océanienne et occidentale. Les débats commencent par une question : qui est l’autre ? « On est souvent l’autre, surtout quand on est une femme à la peau brune. Aujourd’hui, on essaye de rattraper ces images, mais c’est dur … On voit comment on donne une image exotique des femmes à la peau brune, on est constamment en train de contrer cette image très popularisée », explique Lisa Taouma, créatrice de Coconet TV, une plateforme Web qui regroupe les histoires des îles de l’Océanie, et constitue une fenêtre importante sur la région. Tom Zubrycki, réalisateur australien primé au FIFO 2012 pour son film The Hungry Tide, offre un autre regard. L’homme à la peau blanche se décrit comme migrant, sa famille est arrivée en Australie en provenance du continent européen. Il s’est donc parfois senti lui aussi comme étant « l’autre » . « Mes films sont en réaction à ça ! Je pouvais me mettre à la place de l’autre… En tant que réalisateur, il faut se mettre à la place de l’autre, être cette personne et essayer de pénétrer sa conscience pour comprendre sa vie. Alors, même s’il m’arrive parfois de me sentir « l’autre » car je suis typé européen, cela ne veut pas dire que je n’arrive pas à trouver des histoires à raconter, et à avoir une relation intime avec les participants. Je ne veux pas faire de films sur eux, mais avec eux. Aujourd’hui, il va être de plus en plus difficile pour les personnes non indigènes de raconter des histoires indigènes ».

Des structures dédiées aux autochtones

Il faut dire que longtemps, les Occidentaux ont raconté les histoires des peuples autochtones. Si ce temps n’est pas révolu, la façon de raconter a déjà pris une autre direction. Polynésiens, Mélanésiens et Micronésiens s’approprient leur histoire, et commencent à la raconter. Le chemin pour en arriver là n’a pas été sans embûches. Les batailles ont été rudes, les coups aussi, mais la réussite est au bout du chemin. « On a créé une chaîne pour les autochtones. Et si d’autres personnes veulent nous accompagner, c’est super, mais c’est d’abord les Aborigènes par les Aborigènes sur les Aborigènes », explique Anusha Duray, directrice des programmes de NITV, la télévision publique autochtone d’Australie. Des structures de type chaînes de télévisions ou société de productions ont vu le jour au fil du temps. Elles ont su se faire une place dans le paysage audiovisuel. Une place importante et nécessaire. Une place pour raconter son histoire en toute sécurité. « Longtemps, les structures de financement nous ont demandé de raconter des histoires pour un public. On devait s’y plier. Ce n’est que maintenant qu’on a le droit de faire des choses pour notre public. Nous ne sommes plus obligés de faire des films pour les blancs, on les fait pour nous-mêmes », ajoute Anusha Duray. Ce changement est essentiel pour les indigènes. Raconter son histoire à travers un documentaire, offrir son regard, se réapproprier la narration a aussi d’autres vertus. « C’est très important la façon dont on raconte l’histoire, et comment on fabrique un documentaire, car il y a la puissance de la culture, des traditions et des non-dits. En fait, on s’éduque nous-mêmes », intervient Nina Nawalowalo, réalisatrice d’origine fidjienne et auteur du film A boy called Piano, en sélection officiel de ce 20e FIFO. Un 20e festival qui aura permis de mettre les choses à plat, une nouvelle fois.


Nga aho whakaari, une organisation pour les Māori dans l’industrie audiovisuelle

Soutenir et raconter les histoires des Māori par les Māori. C’est l’objectif de « Nga Aho Whakaari », une organisation créée il y a trente ans en Nouvelle-Zélande. Une nécessité alors que la langue autochtone était ni étudiée à l’école ni parlée à la télévision. « Beaucoup de travail a été fait par plusieurs personnes et générations. Et moi, j’ai la chance de porter cet héritage, il nous permet d’ouvrir des opportunités aux gens de notre peuple afin de raconter nos histoires. », explique Lanita Ririnui productrice exécutive de cette organisation. Une organisation composée de plusieurs membres, où chacun a son rôle. « Nous travaillons avec des personnes dotées de compétences culturelles pour aider à comprendre avant d’aller en tournage. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’entrer n’importe où avec une caméra. Il faut aller construire la relation, il faut une réciprocité, une compréhension et un accord mutuelle. ». A « Nga Aho Whakaari », on discute donc des projets, des sujets, des manières de raconter, des manières de filmer ou de produire mais aussi d’utiliser la langue maorie. Cette organisation accompagne les jeunes Maoris dans chaque étape avec une stratégie basée sur trois idées clés : qui est la personne qui raconte l’histoire ? Comment faire ? Et, enfin, réfléchir sur l’autodétermination. Des réflexions essentielles pour avancer dans le processus. « On veut aider les jeunes à exprimer leurs visions. On a beaucoup d’histoires factuelles. C’est important car il est facile de se laisser emprisonner par nos traumatismes et problèmes, nous proposons une possibilité d’en sortir. »

Suliane Favennec – FIFO