La question se pose depuis le premier FIFO en 2004: comment développer la production audiovisuelle des îles pour faire rayonner l’Océanie? La coopération entre pays pour mutualiser les moyens ou le développement des dispositifs d’aides au financement sont des solutions. Mais aujourd’hui, nouvelle étape, il est question de créer un Fonds de soutien pour l’audiovisuel en Océanie

Le projet a été présenté par Véronique Roger-Lacan, ambassadrice représentante permanente de la France auprès de la Communauté du Pacifique, lors d’une table ronde organisée au FIFO sur les choix politique d’aujourd’hui et de demain concernant l’audiovisuel en Océanie. UnFonds de soutien à l’audiovisuel pour l’Océanie pourrait bientôt voir le jour. Ce vaste projet réunit la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et la France:«Nous avons l’approbation des gouvernements des territoires français, nous attendons le feu vert de Paris», a précisé Véronique Roger-Lacan, qui espère être prête au second semestre 2024 avec la mise en place d’un comité directeur et d’un comité d’experts pour réussir à convaincre la Communauté du Pacifique (CPS) de créer ce fonds. Il répondra à plusieurs besoins: le financement et la professionnalisation grâce à des formations. Le financement d’abord car il s’agit de parvenir à convaincre les contributeurs les plus importants de la CPS que sont l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France,de mettre de l’argent dans ce fonds, puis l’organisation de formations pour professionnaliser la filière, à l’image de ce que propose le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) en métropole. Plusieurs professionnels avec le président du pays en tête, Moetai Brotherson, espèrent également convaincre les GAFAM (les géants du Net que sont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) de se joindre au projet. «Faire venir les privés qui ont des moyens permettrait de faire passer l’audiovisuel océanien dans une autre dimension», reconnait Yoann Lecourieux, membre du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie en charge de l’audiovisuel.Un vœu pas si pieux car Google a annoncé plusieurs projets de câbles reliant Tahiti à différents pays du Pacifique et le président Brotherson assure que ce n’est que le début, d’autres câbles sont en projet ainsi que des data centers, et qu’il reçoit des appels d’autres géants du Net, attirés par la présence de Google

Des aides complexes à obtenir

Plusieurs financements existent déjà pour les professionnels de l’audiovisuel. Chaque territoire a son propre Fonds de soutien permettant d’accompagner la production locale. En Polynésie française, le Soutien à la création audiovisuelle et cinématographique(SCCA)a une enveloppe de 130 millions de francs par an à distribuer. En Nouvelle-Calédonie, la production audiovisuelle est un secteur porteur assure Yoann Lecourieux: «Pour 500 millions d’investis, nous avons obtenu 2,7 milliards en retour, c’est donctrès important.» Les sociétés locales peuvent également collaborer avec des structures nationales ou internationales. Même si en Nouvelle-Calédonie, le Covid a mis un coup d’arrêt à la venue des internationaux, le territoire garde l’objectif de faire revenir les grands tournages chez eux bientôt. En Polynésie française, un projet est de nouveau sur la table: la création du

Tahiti Film Office, un bureau qui pourrait donner toutes les informations nécessaires aux productions internationales pour faciliter leur venue. Les assises de l’audiovisuelle devraient permettre d’en discuter concrètement.Le Centre national du cinéma et de l’image animée propose plusieurs types d’aides pour la région, notamment le dispositif appelé DEENTAL, financé en partie par des fonds européens, qui offre un accompagnement financier à la création de films mais aussi la possibilité d’organiser des ateliers de professionnalisation de la filière. «On en organise beaucoup en Afrique et dans les Caraïbes mais malheureusement rien n’a encore été fait dans le Pacifique. Nous n’avons pas de contacts mais nous sommes intéressés pour aiderdes auteurs ou des réalisateurs», explique Michel Plazanet, directeur adjoint des affaires européennes et internationales au CNC. Un dispositif malheureusement inaccessible auxterritoires françaisà cause de leur statut. L’aide au cinéma du monde, toujours du CNC,est réservé aux réalisateurs ou producteurs étrangers qui ont un partenariat avec une société de production française ou à des réalisations françaises mais tournées en langues étrangères. Uneautreaide est dédiée à l’Outre-mer mais inaccessible aux territoires français du Pacifique, toujours en raison de leur statut particulier. La Nouvelle-Calédonie a bien signé des conventions de partenariats avec le CNC mais très peu de dossiers aboutissent… Bref, les aides du CNCsont complexes à obtenir. Tout ceci reste donc difficile d’accès et limité avec des budgets, peut-être à la hauteur du nombre d’habitants des territoires, mais pas à la hauteur des ambitions des pays du Pacifique

Mutualiser les moyens

Des coopérations régionales sont possibles: la Nouvelle-Zélande, par exemple, propose des accompagnements mais il faut un producteur ou un réalisateur néo-zélandais. Tout comme la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie française qui conditionne leur soutien à la promotion de l’emploi local avecl’embauche d’équipes locales oula coproduction avec des sociétés de leurs îles. «Les accords de coproduction sont complexes mais pas insurmontables», note un professionnel de Nouvelle-Zélande. Il faut aussi réussir à franchir la barrière de la langue. Comment les mondes francophones et anglophones peuvent coopérer sans oublier les multiples langues existantes en Océanie? Les professionnels de Nouvelle-Zélande constatent que l’utilisation des langues autochtones permet de réduire la séparation entre les Anglais et les Français, observant avec plaisir que certains documentaires en langue originale non sous- titré sont tout de même compris et bien reçus par des publics non locuteurs. Car évidemment, la mutualisation des moyens est une solution à laquelle tout le monde pense: «C’est vraiment un défi: comment améliorer nos relations? J’aimerai vous annoncer de bonnes nouvelles mais un nouveau gouvernement vient de prendre ses fonctions et je ne connais pas leur appétence pour aider l’art et l’audiovisuel. Nos agences gouvernementales s’attendent plutôt à des coupes budgétaires. C’est une question qui se pose depuis 20 ans: d’où faire venir l’argent?» s’interroge Kathryn Graham de NZ Film commission.Le«nerf de la guerre» pour Yoann Lecourieux de la Nouvelle-Calédonie: «Aujourd’hui, il y a des programmes pour tout à la Communauté du Pacifique mais pas pour l’audiovisuel, pourtant il permet de transmettre l’histoire, la culture, le patrimoine. Nous allons pousser l’initiative pour la création du Fonds de soutien pour l’Océanie.»

Wallès Kotra, cofondateur du festival, rappelle que«obtenir des moyens pour produire du contenu, c’est le combat depuis le début du Fifo». «La question de la visibilité de l’Océanie est encore plus importante aujourd’hui. On parle du climat et des îles qui disparaissent mais

et nos cultures? Sauver nos îles sans sauver nos cultures ne sert à rien. C’est ça l’enjeu du Fifo: nous existons et nous voulons exister »,affirme avec force Wallès Kotra, cofondateur du festival. L’annonce de la création d’un fonds de soutien pour l’audiovisuel en Océanie porte donc les espoirs de beaucoup de professionnels de la région.Et le président du Pays, Moetai Brotherson, avec l’accompagnement de toutes les personnes engagées dans les secteurs de l’audiovisuels et du numérique, réussira peut-être à convaincre les GAFAM de contribuer au rayonnement des cultures du Pacifique: «Les GAFAM peuvent faire peur mais il faut saisir les opportunités et ils peuvent nous aider à faire voyer nos histoires. Je les vois comme un grand pahu qui fera résonner nos histoires sur la planète.»